20 décembre 2005

Son nom c'était Richard Brautigan.




Je me trouvais à Athènes lorsque j'ai appris la mort de Richard Brautigan. Mes premières vraies vacances depuis dix ans (...) Lorsque je suis tombé sur l'article, ma femme achetait des pistaches. Le type en avait laissé quelques unes sur la table avant de repasser (...) Athènes est une ville que j'adore. J'avais moi aussi le sourire aux lèvres lorsque j'ai appris qu'il était mort. A Bolinas, en Californie. Depuis, je ne suis plus le même. Je me réveille la nuit. Et vous non plus, vous n'êtes plus les mêmes, que vous soyez conscients ou non. Qu'est-ce que tu as ? Ca ne va pas ? me demanda-t-elle ? Je l'ai regardée sans dire un mot puis je lui ai tendu le journal. (...) le journal s'est refermé avec un bruit d'ailes effrayant. (...) Je donnerais dix mille vies pour la vie de Richard Brautigan. J'essaie de vous dire ça en vous regardant en face. Vingt mille. Au fond, je ne m'écœure pas du tout. Il en tombe des centaines de milliers tous les jours. Est-ce qu'on pense à ses millions de lecteurs, à ces réservoirs de sang neuf qu'étaient Mémoires sauvés du vent ou La vengeance de la pelouse ? Quelqu'un essaierait-il de venir m'arracher des mains Tokyo Montana Express.... ?(...) J'invitais le gars à partager la bouteille avec moi. Non, il n'avait jamais entendu parler de Richard Brautigan (...) Je lui expliquai que Brautigan était une des bonnes raisons d'aimer la vie, j'étais à deux doigts d'envoyer un torrent de larmes à travers la pièce mais il me souriait de toutes ses dents (...) Richard Brautigan... j'ai murmuré. Son nom c'était Richard Brautigan.

Philippe Djian

Nouvelle publiée dans le recueil "Crocodiles" en 1989, Editions Bernard Barrault
(en poche J'ai Lu)

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